Né comme courant dans les années soixante-dix à la suite du punk et du glam, le gothique a connu ses heures de gloire à la seconde moitié des années quatre-vingt-dix. « Pendant les années quatre-vingt-dix, c’était très voyant, explique Michel Poulin, anthropologue, vidéaste et photographe. C’était mis à la vue de tous par les vêtements et par les films comme Lost in space. » Maintenant, ça s’est transformé en autre chose. C’est à la convergence entre le métal, le sadomasochisme et le techno. « Ce n’est plus le « froufrou » et le maquillage exubérant, explique Michel Poulin. Ça s’est transformé en quelque chose de plus épuré, de plus industriel. »
Vers la fin des années quatre-vingt-dix, le milieu gothique était scindé en deux ; anglophone et francophone. Chacun avait ses bars, ses DJ. Ils marchaient côte à côte mais se sont finalement mélangés, pour ne former qu’un milieu.
Le milieu gothique dispersé
Le milieu gothique était beaucoup plus fort il y a dix ans, explique Hughes Leblanc, un photographe amateur qui pratique son art depuis 5-6 ans. « En ce moment, il y a une fragmentation au niveau de la musique, au niveau de la présence dans les bars. » Il y aurait environ 500 à 1000 gothiques à Montréal. En même temps, soutient-il, il fait comprendre que beaucoup de gothiques ont vieilli et ça ne leur tente plus nécessairement d’aller dans les bars.
Il y a donc tout un réseau gothique qui s’est formé à l’extérieur des bars qui font des activités autres, et ce réseau est très fort. Il y a plusieurs forums sur Internet. En même temps, beaucoup de partys se produisent. « Et il y a encore des gens qui organisent des activités aussi sordides que jouer au bowling ou faire des pique-niques dans des cimetières », explique Hugues Leblanc. Les gothiques aiment bien se retrouver entre eux, mais pas nécessairement dans un contexte où il y a des l’alcool.
Ceci explique sans doute cela. Pendant les années quatre-vingt-dix, les soirées gothiques attiraient pas mal de monde et certains bars faisaient leur affaire avec eux. Aujourd’hui, c’en est fini des Black Mondays aux Foufounes Électriques ou du Vampire Lounge. Il n’y a plus de club proprement gothique à Montréal, sauf peut-être le Saphir.
Tout s’est morcelé. Alors qu’auparavant, on pouvait avoir des soirées dites « gothiques », maintenant c’est selon le label que l’on définit la soirée : EBM, industriel, techno ou autres courants musicaux. Dorénavant, c’en est fini des bars gothiques. Certains bars vont quand même avoir une soirée gothique, comme le Saphir avec DJ Mister Black et DJ Uriel et le Lucifer, mais les soirées de ce nom comme les Black Mondays qui avaient lieu aux Foufounes Électriques sont terminées.
Les gens ne veulent plus se catégoriser comme gothiques non plus, explique Hughes Leblanc. C’est un terme qui est apparu il y a sept-huit ans qui caractérisait bien les gens. « Mais en même temps, comme on parle de gens qui sont créatifs, qui aiment bien être on the edge, ils ont tout de suite désapprouvé cette catégorisation. Ils aiment bien faire partie du mouvement, tout en voulant être sur le bord et essayer d’autre chose. » À la base du gothique,c’est quelqu’un qui n’accepte pas les conventions normales,qui veut vivre sa vie à sa manière et poursuivre ses propres objectifs. C’est souvent quelqu’un de très intériorisé qui a beaucoup de culture et le fait d’être catégorisé le frustre, soutient le photographe amateur.
La scène gothique est quelque chose qui est plus vaste au niveau conceptuel : esthétique, style, musique. Certains vont tripper davantage musique, d’autres plus littérature, poésie, films, architecture. « Il y a tellement de monde qui sont dans la scène pour des raisons totalement différentes », affirme Olivier Demontigny, alias DJ Uriel,qui spinne dans plusieurs soirées gothiques. Certains vont le voir comme un mode de vie, d’autres pas.
Des fanzines naissent et meurent, peu perdurent. En même temps, le mouvement rejoint de nouveaux jeunes, mais ces derniers ne sont pas attirés par les mêmes choses que les plus vieux. C’est chez eux qu’on va retrouver ceux qui sont habillés avec le plus d’éclat, mais ce sont eux aussi qui ne connaîtront pas la musique telle qu’elle était à la base. Certains sauront qui sont les Sisters of mercy et autres Christian Death, mais seront plus portés sur le techno.
Montréal différente
« Il faut aussi tenir en compte de la spécificité de Montréal qui n’est pas tout à fait comme les autres villes par la configuration de la ville mais surtout par les contacts et les échanges qui se sont faits dans la ville même, qui ne sont pas les mêmes qu’à Boston ou New York, par exemple, soutient Michel Poulin. New York offre une vie très éclatée, le courant du vampirisme y est très présent. « Quand on parle du vampirisme c’est davantage au niveau du visuel, dit Michel Poulin, c’est encore présent, il y a encore des gens qui vont s’habiller ainsi alors qu’ici, c’est mort dans les années quatre-vingt-dix.» Sans doute y a-t-il des gens qui sont toujours passionnés par ce personnage mythique, mais ce n’est pas présent dans les soirées gothiques.
Pour voir à quel point le milieu est différent entre Montréal et les villes américaines, il faut aussi regarder ce qui se fait à Boston. Dans cette ville du nord des États-Unis, les gens se tiennent beaucoup plus dans le milieu parce qu’y être marginal est moins bien vu. Les gens sont obligés d’avoir une double vie : le jour ils sont très straight et le soir, c’est tout le maquillage et tout le kit. En soirée, dit Michel Poulin, les gens sont même plus extravagants qu’ici
|